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le 23/03/2017

Après l’étrange histoire de l’escalier courbe du château de Costellone, Samuel, responsable de notre bureau d’études, à l’imagination débordante, nous plonge dans un savoureux conte d’hiver. Découvrez un autre usage des clous podotactiles à la veillée au coin du feu !

L'histoire de la soupe aux clous podotactiles

Toute la journée, le temps s’était détérioré et l’hiver redoublait de violence.

De gros flocons tombaient sur le village. Tout le monde restait calfeutré au chaud chez soi, les pieds dans l’âtre, le dos calé dans les coussins. Aucun bruit ne filtrait du dehors, la neige étouffait tous les sons.
Les rues étaient vides et blanches. De petits chemins de neige parcouraient les rues, d’une maison à l’autre, et il n’y avait guère que les enfants qui jouaient dehors, jusqu’au moment où on les appelait à la soupe.

Tout était calme.

Josiane, la femme du bourgmestre, finissait de peler quelques navets terreux pour le pot au feu du lendemain, tout en écoutant d’une oreille distraite le vent siffler par la cheminée.
Elle entendit le pas lourd de son homme, Gros-Jacques, qui rentrait de l’unique bistrot du village. Il avait vidé quelques verres avec les paysans du bourg en parlant de l’hiver, des vaches qui ne donnaient plus de lait et du prix du fourrage.
Sa lourde silhouette massive couverte de flocons s’ébroua dans l’entrée, il jura sourdement contre le froid et quitta ses sabots fourrés couverts de neige.
« A pas mettre un chien dehors ! » grommela-t-il en guise de bonjour en se laissant tomber sur son siège de bois au bout de la table.

Josiane s’assit à son coté en glissant sur le vieux bois verni deux écuelles de soupe grasse fumante. Jacques sortit la miche de son tiroir, coupa deux larges tranches avec son couteau effilé et émietta son pain dans la soupe d’une main gourde. Josiane saliva et entama son auge goulûment.
Trois coups sourds ébranlèrent la porte de chêne qui s’ouvrit brutalement, poussée par le vent, et claqua contre le mur de bois. Josiane sursauta et leva les yeux vers la l’entrée. Gros-Jacques ne bougea pas. Dos à la porte, Il mangeait sa soupe avec application, à lapées lentes et bruyantes, en mâchant les morceaux de lard qui nageaient entre les carottes.
Un homme se tenait sur le seuil. Il restait là, sans bouger, attendant d’être invité à rentrer. Il ne pensait pas à fermer la porte, et sentait sur sa face la bonne chaleur du feu qui lui brûlait les joues. Josiane ne l’avait jamais vu au village. Grand, maigre, on ne distinguait guère ses traits sous sa grosse barbe noire. Ses épaules et la capuche étaient recouvertes de neige.

« C’est pour quoi. » dit Gros-Jacques sans cesser de manger. Sa phrase n’était pas une question. Gros-jacques parlait peu
« J’a marché toute la journée. Pour dormir je me débrouille mais j’on rien mangé depuis tantôt hier. Vous auriez pas un peu de pain ou de soupe ? »
« On a plus rien. » laissa tomber Gros-Jacques, qui ne s’était toujours pas retourné.
« La gamelle est finie. » confirma Josiane qui serrait sa cuillère en bois comme si l’étranger allait lui voler et dont l’estomac se contracta à l’idée de manquer.
« Faut aller chez la Denise, au bistrot. Y’a peut-être encore du brouet. » Gros-jacques se retourna lentement, comme pour signifier à l’inconnu que la conversation était terminée, et qu’il était temps de s’en aller.

Le visiteur tourna le dos sans rien dire et ressorti dans la nuit. La porte claqua derrière lui. Son pas étouffé par la neige disparu tout de suite et le silence retomba. Gros-jacques n’avait pas bougé. La fatigue de la journée courbait ses larges épaules.
« Je vas fermer l’étable. »

Restée seule dans la pièce, Josiane approcha son visage du carreau, tentant d’apercevoir dans les ténèbres la silhouette de l’inconnu. On distinguait à travers les flocons la lanterne grinçante au-dessus de la porte de la Denise, et il lui sembla voir la porte s’ouvrir.
Elle attrapa sa pelisse dans l’entrée, s’enroula dedans en frissonnant et sortit dans la nuit. Elle se dirigea vers le bistrot en luttant contre la neige qui s’attachait à ses pas.
La salle était vide.
L’inconnu se tenait devant l’âtre, les mains tendues vers la flamme mourante. La Denise entra par la porte de sa cuisine. Elle regarda l’inconnu, Josiane, encore l’inconnu, ne comprenant pas. Personne ne parlait.

«Je suis fermée. » Rompit-elle le silence de sa voix cassée.
« Je demande juste une marmite et de l’eau pour me faire bouillir une soupe. J’on point mangé depuis hier. »
« Et qu’est-ce donc que vous allez faire comme soupe, avec de l’eau seule? » demanda la Denise qui ne manquait pas d’à-propos.
« Oh, j’ai mes clous, je vas me faire une soupe aux clous podotactiles. Ça me nourrira bien. Si vous voulez, je vous en fais pour vous aussi. »

Les deux commères, sous leurs airs bourrus, étaient deux vieilles pies curieuses … Elles n’avaient jamais résisté à écouter un ragot, regarder derrière une fenêtre, écouter aux portes.
« Et qu’est-ce donc que c’est, ça, une soupe aux clous podotactiles ? » demanda la Josiane, perdant toute retenue, tandis qu’un petit filet de bave lui coulait sur le menton.
« Oh, c’est rien. J’ai mes clous podotactiles pour mes chantiers. Vous savez, les escaliers. Les bandes d’éveil… (Les deux femmes ne voyaient pas du tout mais elles hochèrent la tête avec des airs de spécialistes) Quand on doit réparer un escalier, je récupère les vieux clous. L’inox a tellement infusé dans la terre, comme une racine, qu’il a pris le goût des plantes à coté, et qu’il diffuse dans l’eau un goût… un goût… tellement subtil ! Ça vous fait une soupe ! C’est merveilleux. » L’homme s’animait au fur et à mesure qu’il expliquait, racontant des soupes avec des clous plantés près de champs de maïs, des clous plantés dans des potagers, des clous anciens ramassés dans de vieux escaliers au goût de pleurotes, des clous fleuris, aux arômes lointains de chèvrefeuille et de lilas.
« On va la faire, vot’ soupe » décida la Denise, en allant chercher une grosse marmite. « Josiane, va donc tirer un seau du puits, je vas redonner une bûche au feu. »

En quelques minutes, l’eau chauffait dans la grosse marmite noircie. Le poseur de clous (car s’en était un) tira de sa poche un grand mouchoir usé, le déplia soigneusement sur ses genoux, et en tira une poignée de vieux clous podotactiles patinés, usés, délicatement striés sur le dessus, comme de petits champignons, qui brillaient à la lueur du foyer.
Il les jeta dans la marmite.

Les deux commères se penchèrent sur l’eau tiède en reniflant.
« Eh bé, ça sent rien, vot’truc ? » grimaça la Denise, déçue.
« Attendez, ça prend du temps, c’est de l’inox, vous savez. Et puis, pour que l’odeur se diffuse il faut qu’elle puisse s’accrocher à quelque chose. Et quand il n’y a rien dans l’eau, ça prend plus de temps. Faut être plus patient. »

Josiane, que les histoires de champignons avait fait rêver, proposa, prudente : « J’ai bien une vieille patate germée qui traîne à la cave, est-ce que ça ferait votre affaire, pour accrocher les odeurs ? Depuis le temps qu’elle est à la cave, elle doit sentir le champignon, pour sûr ! »
« Ah oui, si vous voulez faire ça plus vite, on peut la mettre… ca attachera les odeurs, c’est sûr. » accepta du bout des lèvres le poseur de clous.

Josiane revint, suivie de la Claude, qui, depuis sa fenêtre en face, suivait ces lumières étranges et tardives depuis le début et mourait d’envie de savoir ce qui se passait. Elle avait attrapé Josiane à la sortie du bistrot, et celle-ci avait tout raconté. Elle sorti de son tablier une vieille couenne de lard, qu’elle proposa à l’inconnu en baissant les yeux. Ici, on ne voyait pas beaucoup d’hommes, et celui-ci était impressionnant, comme tous les poseurs de clous.
« ça peut aussi. Le lard, ça fait bien ressortir les odeurs profondes et animales. Il y a là un clou qui vient de la mairie d’Evrunes, ou de la Coudrinère. Il y a pleins de sangliers, là-bas. Ça peut faire ressortir les racines animales des clous. »
« Et si on mettait une carotte ? » proposa la Denise. « C’est de la racine, ça doit marcher, pour faire ressortir le goût, non ? »
« Ah oui. La carotte, c’est profond, elle va faire surgir les arômes de la tige. Qui sont plus concentrés. »
« J’ai un vieux navet et quelques raves, c’est de la racine, elles poussent au fond du jardin, vers la rivière, ça devrait faire l’affaire pour votre tige, non ? » Josiane inclinait la tête. Elle imaginait des senteurs et des arômes. Ses yeux se perdaient à l’évocation de festins à venir.
Elle revint accompagnée cette fois de la grosse Cérotte, qui revenait de mettre bas une chèvre. La Cérotte avait pris dans sa huche un morceau de pain noir. Le poseur remercia et le glissa dans la marmite qui commençait à bouillir.

Au bout de 2 heures, la salle était presque pleine de femmes. Ça faisait rire la Denise, qui n’avait d’ordinaire que des hommes, et toutes ces commères, émoustillées par cette soirée inhabituelle, cancanaient, bavardaient et se réchauffaient près du feu. On avait amené des châtaignes à peler, et le Poseur avait accepté d’en glisser deux poignées dans la marmite, même si les fruits des arbres ne faisaient pas ressortir le goût des clous, d’après lui.  Avis partagé par la Denise et Josiane, qui commençaient à s’y connaître, et racontaient sans se faire prier quels arômes et quels clous étaient le plus goûtu.
En revanche, il avait accepté avec gravité des pois, un morceau de bœuf gras, une tasse de lentilles, une tranche de citrouille, une saucisse et quelques légumes qui passaient.

L’odeur de la soupe aux clous envahissait la salle. Denise avait jeté une poignée de sel, parce qu’elle sentait que l’inox serait réveillé par le sel. Le poseur l’avait regardé avec respect, élevant la Denise au rang d’expert en clous podotactiles. Pour ne pas être en reste, Josiane avait apporté une pincée de poivre, bien rare à trouver, qu’elle avait prise discrètement dans la huche, en vérifiant que le Gros Jacques était bien endormi.

Au bout d’un moment, le poseur se leva. Le silence se fit. Il se pencha sur la marmite, touilla encore un peu, et déclara : « elle est prête. Elle est parfaite. »
Toutes les femmes relevèrent la tête. La Denise et Josiane se penchèrent à leur tour, et gravement, hochèrent la tête. L’assemblée était immobile.
La Denise servie avec sa grande louche des écuelles épaisses et fumantes, et les gros morceaux en tombant éclaboussaient un peu les gros doigts des paysannes.

Une fois que tout le monde fut servi, le poseur récupéra au fond de la gamelle ses clous, les essuya soigneusement, les rangea dans son mouchoir, pris sa cuillère en bois dans la poche, et porta à ses lèvres une bonne cuillérée de soupe.
Toutes les villageoises étaient suspendues à son verdict…
« Bien vrai, la meilleure soupe aux clous podotactiles que j’ai mangée depuis longtemps ! » décida-t-il en les regardant d’un air content, et en reprenant une bonne cuillère.

 

(Inspiré librement du conte populaire de la soupe aux cailloux)

 

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